© Luxemburger Wort

Il était une fois les sœurs Bal

Simone Mousset dépoussière une page de l'histoire de la danse luxembourgeoise

PAR MARIE-LAURE ROLLAND

Jubilatoire et édifiant. Voici en deux mots «Bal», la création chorégraphique signée par Simone Mousset et que l'on a pu découvrir mardi soir au «Mierscher Kulturhaus». Une première qui apporte un éclairage insoupçonné sur la danse folklorique luxembourgeoise.

Simone Mousset n'est pas une inconnue sur la scène chorégraphique. Cela fait quelques saisons qu'on peut la voir dans différents projets du Centre chorégraphique Trois C-L. Elle a dansé avec Jean-Guillaume Weis ou Anu Sistonen. Elle a aussi fait partie du TalentLAB 2016 où elle a été encadrée par le chorégraphe flamand Koen Augustijnen.

Formée à la «London Contemporary Dance School», elle s'intéresse particulièrement à la danse folklorique et à ses liens avec les danses classique et contemporaine. C'est après avoir collaboré avec la compagnie folklorique libanaise «Caracalla Dance Theater» qu'elle a eu envie de se pencher davantage sur la danse folklorique luxembourgeoise. Lorsqu'en 2015 la directrice du «Mierscher Kulturhaus», Karin Kremer, lui propose sa scène pour une création, elle s'engouffre dans la brèche. C'est ainsi qu'est née «Bal», une pièce qui s'inspire du destin extraordinaire et méconnu de deux sœurs originaires du nord du pays, Joséphine et Claudine Bal. Il s'agit de la première création de la chorégraphe dont on n'avait jusqu'à présent vu que des esquisses. Pour une première, c'est un coup de maître.

Un premier ballet-documentaire

Simone Mousset signe avec «Bal» le premier «ballet-documentaire» jamais montré dans le pays. Une proposition qui n'est pas sans rappeler la démarche du Français Jérôme Bel, qui a signé une série de portraits chorégraphiques de différentes personnalités du monde de la danse entre 1995 et 2009. On pense aussi au solo en forme d'auto-portrait «Faites le plein» de Jean-Guillaume Weis. Sa démarche toutefois va plus loin. La pièce fait l'objet d'une exposition présentée en contre-point de la chorégraphie dans le hall du «Mierscher Kulturhaus». On découvre des reproductions d'articles publiés au cours des tournées internationales du «Ballet national folklorique du Luxembourg» créé par les deux sœurs en 1962 à Bruxelles, après leur retour des Etats-Unis où elles étaient parties se former.

En Espagne et en Union soviétique, dans les années 70, leur venue ne passe pas inaperçue. Les traductions présentées permettent de découvrir les critiques dithyrambiques faites à l'époque.

Un peu plus loin, on peut voir des photos issues de la collection de la Photothèque de Luxembourg, prises par Théo Mey à l'occasion de la seule représentation faite par le «Ballet national folklorique du Luxembourg» en 1969 au Grand Théâtre. On découvre aussi un groupe de jeunes danseuses à la tenue affriolante dans le parc de Mondorf.

Des photos privées montrent les deux sœurs et leur famille dans leur intimité ou à l'aéroport du Findel.

Le matériel documentaire n'est pas énorme mais Simone Mousset indique, dans la brochure qui accompagne la pièce, avoir pu le compléter en retrouvant la chef répétitrice du ballet, Alice Lawrence, aujourd'hui âgée de 93 ans.

Fragments et extrapolations

Grâce à son témoignage, elle a pu reconstituer des fragments du premier ballet créé par les sœurs Bal – «Josiane, d'Meedche vum Land». Créé après leur retour des Etats-Unis, il n'aura pas le succès de leur «hit» international, «Tusnelda, d'Kinnigin vun Turkestan», une pièce orientaliste qui fera sensation. C'est après une représentation lors de leur tournée en Union soviétique que les deux sœurs disparaissent mystérieusement sans laisser de traces. La police a fini par classer l'affaire.

Cette histoire est racontée sur scène par Simone Mousset et Elisabeth Schilling, qui interprètent avec un humour piquant les rôles des deux sœurs, Joséphine et Claudine, ainsi que les deux personnages principaux du ballet «Josiane, d'Meedche vum Land» dont elles exécutent quelques scènes. Elles dansent sur un texte écrit en anglais, dans une gestuelle au carrefour du mime, de la danse contemporaine, mais aussi dans un mélange de classique et de moderne qui semble avoir fait le style particulier des sœurs Bal. Si celles-ci n'ont pas connu à l'époque le succès pour leur «Josiane», ce ballet semble a posteriori plutôt avant-gardiste pour une formation qui se disait «folklorique».

Avec «Bal», Simone Mousset signe une pièce parfaitement rythmée, la part de mystère du destin particulier des deux sœurs étant soulignée par les deux facétieuses danseuses. Elles sont accompagnées par l'accordéoniste Maurizio Spiridigliozzi qui s'est inspiré des réminiscences d'Alice Lawrence pour réécrire une partition aujourd'hui disparue.

Voilà une pièce qui apporte un éclairage tout à fait inédit sur une page de l'histoire de la danse luxembourgeoise qui reste à écrire.


Luxemburger Wort vom Donnerstag, 27. April 2017, Seite 17