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La vérité dans l'affaire

Joséphine et Claudine Bal

Où il est question de „fake news“, de „Nation branding“ et de construction d'une mythologie nationale

PAR MARIE-LAURE ROLLAND

Le piège était bien construit et je suis tombée dedans. Je ne suis pas la seule. Le mardi 25 avril, la chorégraphe et danseuse Simone Mousset a présenté avec la danseuse Elisabeth Schilling et l'accordéoniste Maurizio Spiridigliozzi la première de son ballet intitulé «Bal». Une soirée dont l'annonce avait attiré mon attention puisqu'il était question d'un travail de recherche s'inspirant de «la vie des deux plus grandes figures de l’histoire de la danse folklorique luxembourgeoise, les sœurs Josephine et Claudine Bal».

Une découverte exceptionnelle

Les détails biographiques ne manquaient pas: «Nées à Broderbour, Luxembourg, dans les années 1920, les sœurs Bal ont pratiqué et développé la danse folklorique pour fonder le Ballet national folklorique du Luxembourg en 1962. Durant le court, mais impressionnant parcours de leur compagnie, elles ont créé différents ballets folkloriques, couronnés de succès, qui ont été présentés au Luxembourg et surtout à l’étranger».

L'interview «vérité»

J'ai rendu compte de cette création en page 17 du «Luxemburger Wort» le jeudi 27 avril sous le titre «Il était une fois les sœurs Bal / Simone Mousset dépoussière une page de l'histoire de la danse luxembourgeoise». Ce que je n'écris pas dans mon article, c'est que ce soi-disant «Ballet national folklorique luxembourgeois», créé par Claudine et Joséphine Bal dans les années 1960, n'a jamais existé. Je l'ai appris le lendemain de la représentation, le mercredi 26 avril, lorsque j'ai appelé Simone Mousset afin d'en savoir plus sur ce fameux ballet national folklorique dont je n'avais jamais entendu parler. Elle a patiemment répondu à toutes mes questions. Je voulais savoir comment elle était tombée sur cette histoire et sur les photos d'époque de la Photothèque présentées dans le hall du «Mierscher Kulturhaus» (une exposition documentaire accompagnait la création dansée). Je voulais comprendre comment la danseuse anglaise Alice Lawrence, répétitrice qui avait travaillé pour les sœurs Bal et aujourd'hui âgée de 93 ans, était parvenue à lui transmettre la chorégraphie du fameux ballet «Josiane, d'Meedche vum Land». Et finalement, ne trouvait-elle pas dommage qu'aucune institution au Luxembourg ne documente l'histoire de la danse et que cette page de notre patrimoine soit totalement méconnue du public et perdue pour la postérité?

C'est après avoir répondu avec précision à toutes mes questions qu'est tombée l'information: «Vous avez fini avec vos questions? Eh bien il y a encore une chose que je dois vous dire: tout est inventé!». J'ai eu soudainement la même sensation qu'à la fin du film «Le sixième sens» de Night Shyamalan, lorsque le coup de théâtre final permet de faire une relecture totalement différente de ce que l'on croyait avoir compris. Et là, passé le choc, j'ai applaudi! Nous n'étions plus dans le ballet documentaire mais dans un projet conceptuel, visant à déconstruire les mécanismes de manipulation et de crispation identitaire à l'œuvre dans notre société. C'est la raison pour laquelle, après la «révélation» de Simone Mousset, j'ai décidé d'écrire une «vraie-fausse critique» du spectacle, telle que je l'aurais écrite si je n'avais pas interviewé la chorégraphe le mercredi. Une manière de pousser l'expérience jusqu'à son terme en y associant les lecteurs du journal.

Comment la manipulation a fonctionné...

Aurais-je pu ne pas tomber dans le piège? Je me disais en regardant le spectacle que l'on apprenait en fin de compte peu de choses sur les sœurs Bal – raison pour laquelle j'ai appelé Simone Mousset le lendemain – mais cela ne m'avait pas choqué. Au contraire, j'applaudissais à la manière dont la chorégraphe était parvenue à insérer des parenthèses imaginaires entre des épisodes documentés, dans un habile esprit de docu-fiction.

J'avais remarqué que la chorégraphie des sœurs Bal, malgré son appellation «folklorique», était teintée d'influence moderniste. Mais après tout, elles s'étaient (soi-disant) formées à New York. N'est-ce pas cet avant-gardisme qui expliquait l'échec du ballet «Josiane, d'Meedche vum Land» auprès du public?

J'avais été étonnée par les articles de presse affichés dans l'exposition et qui rendaient compte – de manière assez dithyrambique et parfois en Une des journaux – des tournées des sœurs Bal en Union soviétique et en Espagne (articles traduits en français par la production). Je m'étais dit avec un brin de nostalgie que mes collègues d'alors avaient moins de pression qu'aujourd'hui avec leurs spécialistes de «Lesewert», selon lesquels les critiques de spectacles n'intéressent pas grand monde.

Quant aux clichés de la Photothèque où l'on voyait, d'après la légende, des spectateurs de «la seule représentation du Ballet national folklorique du Luxembourg au Grand Théâtre, en 1969», ils affichaient la touche 60's tout à fait de circonstance. C'était aussi une garantie du sérieux du travail documentaire réalisé par la chorégraphe. Que la Photothèque – mais aussi le «Mierscher Kulturhaus» – ait été la complice d'une «fake story» en autorisant à mettre de fausses légendes sur d'authentiques clichés, qui aurait pu l'imaginer?

Bref, j'ai intégré les informations qui m'étaient présentées avec un verni «institutionnel» pour me forger une grille de lecture dans laquelle s'insérait logiquement le spectacle de ce soir-là.

Il faut observer que c'est exactement ce qui se passe au quotidien avec les «fake news» qui saturent les médias et contre lesquelles résister demande une extrême vigilance. Ces fausses informations finissent par forger des grilles de lecture erronées à partir desquelles il n'est plus possible de contester les invraisemblances. C'est la raison pour laquelle certains finissent par basculer dans la théorie du complot (j'ai d'ailleurs contacté la Photothèque pour avoir confirmation que la confession de Simone Mousset n'était pas un nouveau «fake»...).

...et pourquoi

Si j'ai pu analyser comment la manipulation a fonctionné, se pose aussi la question du pourquoi je suis tombée dans ce piège monté de toutes pièces. Eh bien probablement parce que j'avais envie d'y croire! Les découvertes de ce genre ne sont pas monnaie courante. A l'heure où une sorte de frénésie s'est emparée du pays pour mettre en lumière le «patrimoine national», je me disais qu'il s'agissait là de la preuve qu'il y avait aussi des recherches à entreprendre du côté de la danse, parent pauvre de la politique culturelle par rapport à la musique (qui a le Centre de documentation de la musique), la littérature (qui a le Centre national de littérature) ou le film et la photographie (avec le Centre national de l'audiovisuel).

Autre motivation – qui traduit une certaine réalité du travail de la presse aujourd'hui: il était évident que ce type d'article pouvait intéresser nos lecteurs. La fameuse étude «Lesewert», réalisée par le «Luxemburger Wort» entre les mois de mai et octobre 2016, a montré que les taux de lecture sont dopés par tout ce qui touche aux thématiques «nationales» mais aussi par les histoires «émotionnelles». Là, on faisait coup double: il s'agissait de deux sœurs aujourd'hui totalement oubliées ayant porté haut les couleurs du Luxembourg dans toute l'Europe grâce à leur génie artistique. Du «Nation branding» avant l'heure!

La soif de mythes

C'est ainsi que les journaux aujourd'hui «surjouent» certaines histoires, apportant une focale démesurée sur le moindre déplacement de tel sportif ou tel artiste à l'étranger, sur tel palmarès dans lequel s'est distingué une personnalité du pays, sur tel événement interrogeant la problématique de la langue ou de l'identité nationale.

La société est en quête d'une mythologie nationale sur laquelle appuyer son Histoire. La presse contribue à la forger, sans réelle controverse, malgré des extrapolations parfois acrobatiques – l'un des exemples les plus édifiants étant le cas du photographe américain Edward Steichen, personnalité qui, du seul fait de sa naissance dans le pays, fait désormais partie des icônes «nationales».

Ainsi, pour peu que cet article se perde dans les oubliettes de l'histoire et que l'on ne garde dans les archives officielles que la critique parue le 25 avril 2017, on peut fantasmer sur le fait que les sœurs Bal trouveront peut-être un jour leur place au Panthéon national. La force des aspirations identitaires qui s'expriment aujourd'hui au Luxembourg – comme partout en Europe – serait bien capable de les recycler. Et si tel n'est pas le cas, on peut tout au moins leur souhaiter la même postérité que celle du «Renert» de Michel Rodange ou du «Geiger» d'Echternach!

A noter, pour ceux qui n'ont pas vu la pièce cette semaine à Mersch, que RTL diffuse ce samedi soir, à 19 heures, dans l'émission «ArtBox» un reportage sur la création de «Bal» – dans sa version «officielle».

La problématique des «Fake News» s'invite aussi dans les lycées. Lire à ce propos dans cette édition l'article en Lokales, page 32.


Luxemburger Wort vom Samstag, 29. April 2017, Seite 17